Sur une note plus drôle, sachez que je vous fais grâce des chapitres "Profette et les Nausées du Matin" ou "Profette, la Vessie Pleine et le Cours de Deux Heures"... Mais il serait bien que vous gardiez en tête les inconvénients d'une grossesse en toile de fond des aventures prof-éthiques (ah ah) de Profette ...
Bref... Reprenons...
Chapitre 11
Comment avait-elle pu penser qu'elle serait une bonne prof ? C'était une catastrophe. Elle était une catastrophe.
Elle n'arrivait tout simplement pas à concevoir des cours comme Sainte Tutrice et l'IUFM les décrivaient, et elle avait constamment l'impression de devoir jongler avec les préparations de cours, ses journées à l'IUFM, les corrections des copies et les diverses corvées administratives, les yeux constamment fixés sur ces balles en mouvement en sachant pertinemment que l'une d'entre elles allait tomber et que toutes les autres suivraient. Ou de marcher sur une corde raide, séparant d'un côté la prof et la stagiaire, et que l'équilibre entre les deux était de plus en plus difficile à maintenir et qu'elle effectuait de plus en plus de grands mouvements déstabilisants entre l'un et l'autre.
Et bien sûr, un jour, elle finit par tomber...
C'était sa "première visite d'inspection". Celle où l'IPR ou un membre assermenté de la confrérie iufmesque vient pour conseiller le stagiaire en vue de la visite de validation, bref une "petite" visite préparatrice. Mais il faut bien sûr monter tout un dossier présentant la classe, une séquence "béton" et une séance où le "rituel" de classe fonctionne parfaitement. Et la classe qui a été choisie, c'est l' "Aquarium", la fameuse classe silencieuse de Profette, celle où elle alterne entre la colère, l'impuissance, la compassion et le découragement...
Petit flashback sur ladite classe : après le premier cours affolant, vinrent les cours suivants, atroces. L'ennemi de Profette, le silence, est toujours là, et il a été rejoint par un complice cruel et dévastateur, le blanc sur la page.
Lorsque Profette a préparé son premier devoir avec la classe, elle a volontairement fait un devoir plutôt "facile", avec des questions simples de compréhension, elle a donné tous les outils en classe pour le réussir et a même fait une séance de révision juste avant. Elle est donc confiante lorsqu'elle s'installe pour corriger son paquet de copies. Rien ne l'a préparée à ce qu'elle va y trouver. D'abord, il y a des copies blanches. Des copies entièrement blanches. Les élèves n'ont même pas coché une case pour les questions à choix multiples. Et lorsque la copie n'est pas blanche, elle obtient des phrases comme : "there is an unaccustomed in the tonight". Ce qui donne quelque chose comme "il y a un inaccoutumé dans le ce soir".
Profette est horrifiée Elle avait bien vu que le manque de participation à l'oral n'était pas le fruit d'une hostilité marquée, mais elle n'avait pas vraiment considéré la possibilité que les élèves ne parlaient pas tout simplement parce qu'ils ne savaient rien dire... On était en première, quand même, là...
Profette contemple, effondrée, ces copies infamantes. Ses copies. Car le ratage des élèves est aussi le sien.
Pendant tout un week-end, Profette va agoniser sur la suite à donner à son premier devoir. Si elle l'annule, elle perd la face, elle perd de la crédibilité en tant qu'enseignante... Déjà qu'elle a l'impression quelle n'en a pas beaucoup, avec cette classe... D'un autre côté, elle ne peut pas rendre ce devoir tel quel et faire comme si de rien n'était. La moyenne de la classe est de 5 et elle a 4 zéro. C'est un échec cuisant pour elle, mais surtout pour les élèves.
Et c'est là qu'elle a le déclic. Il ne s'agit pas que d'elle.
Que peut-il bien se passer dans la tête d'un élève qui a abandonné la bataille à ce point, qui baisse les bras comme cela ? Profette ne peut pas leur infliger cet échec supplémentaire. Elle essaie de reconsidérer son cours en en changeant la perspective. Elle n'est plus la prof, elle est l'élève. Elle est une élève qui a connu plusieurs difficultés dans sa scolarité et qui n'a plus forcément envie de faire d'efforts, qui se considère comme nulle, qui a peur du regard des autres élèves, qu'elle sent souvent hostiles à son égard, qu'elle craint sarcastiques. L'anglais : à quoi bon ? Les études : pour aller où ?
D'un coup, les regards vides s'expliquent, l'attitude "en dedans" aussi, et Profette trouve la première clef à un enseignement motivant et réussi. La clef, c'est de considérer les cours des deux perspectives : celle de l'enseignant, certes, mais aussi, en égale mesure, celle de l'élève. L'élève, au singulier. Et c'est cela la deuxième clef que Profette va rajouter à son trousseau, la personnalisation des cours. En effet, Benoît n'a pas les mêmes besoins en langue, ni les mêmes réactions que Fouzia. Si un tronc commun est nécessaire, les objectifs individuels le sont aussi. C'est d'ailleurs cela qui sauvera Profette dans sa rencontre avec les Monstres (lire "Profette et les Têtes à Claques", à paraître).
Profette sent qu'elle a découvert quelque chose d'important, avec cette théorie, que cela peut tout changer avec sa classe. L'inconvénient, c'est qu'elle a perdu beaucoup de temps à comprendre cela, et que du coup, faire machine arrière et changer ses façons de faire et les habitudes des élèves, va s'avérer très laborieux. Pour une fois, les avis des formateurs IUFM sur l'importance des premiers cours vont s'avérer fondés : c'est au début de l'année que l'on peut instaurer une dynamique de classe, il est très très difficile de changer cette dynamique en cours d'année. Et donc, les "nouveautés" mises en places par Profette à la suite du Devoir Raté vont être accueillies avec une méfiance et un recul qu'elle aura beaucoup de mal à vaincre. En tout cas, lorsqu'elle prépare sa visite d'inspection, c'est avec un cœur lourd et l'impression d'aller à l'abattoir. Certes, les "objectifs personnalisés" qu'elle a mis en place avec ses élèves commencent à porter leurs fruits. Anitra a peut-être eu un 3/15 à son devoir, mais un 5/5 à ses objectifs, ce qui porte sa note à 8/20 et elle dira à Ste Tutrice, qu'elle a en remédiation, qu'elle est sacrément fière d'avoir tenu ses objectifs. Ste Tutrice est bien obligée de reconnaître que l'élève se met enfin au travail, donc de là à penser qu'il y a peut-être un lien avec les idées saugrenues de sa stagiaire... De même, maintenant Profette n'a plus de copies blanches, chacun essaie de faire son maximum pour ne pas laisser de questions sans réponses. Les notes ne volent toujours pas haut, mais elle ne met plus de zéro.
Mais le silence, elle n'a toujours pas réussi à le combattre et les cours semblent s'enliser dans un monologue sans fin dont elle
ressort à chaque fois complètement abattue. Mais elle s'acharne, elle propose des mini-sondages sur les activités qui plaisent aux élèves, elle ajoute de petits "interludes" oraux sur les sujets
qui leur tiennent à cœur et la parole semble parfois se débloquer, même si très vite le recours au français vient gâcher les efforts. En tout cas, elle essaie vraiment, avec l'énergie du
désespoir, de sortir de ce schéma de l'aquarium, mais en vain...
La visite arrive et c'est avec un cœur lourd que Profette pousse la porte de sa salle de classe, pour y affronter l'habituel silence des élèves et les regards inquisiteurs de deux profs
aguerries. Et ce n'est pas le contenu de son cours qui va la rassurer... Il a été élaboré sous l'égide de Ste Tutrice et Profette se sent très mal à l'aise de devoir assurer un cours qui ne lui
correspond pas.
Elle lève les yeux vers ses élèves, bravement, et commence son chemin de croix. Et c'est là que le miracle s'accomplit. Les élèves parlent. Tous. Ils lèvent la main, font des efforts désespérés pour formuler des phrases à peu près cohérentes, se battent courageusement (parfois vainement) contre la grammaire anglaise et elle lit dans leurs yeux une solidarité totale avec elle.
Profondément émue, Profette fait son premier vrai "cours" avec cette classe. Elle est fière d'eux, fière de leurs efforts. Le courant passe entre elle et eux, un vrai travail d'équipe. Certes, ce n'est pas parfait, certains veulent tellement participer qu'ils ne prennent pas le temps de réfléchir à leurs phrases et leurs réponses sont souvent fausses. Mais ce n'est pas grave, les progrès sont énormes de toute façon.
A la fin du cours, Profette a la sentiment du devoir accompli. Les élèves quittent la salle un à un en lui adressant un sourire d'encouragement et de connivence. Ils ont la tête haute, ils sont fiers d'eux, c'est la première fois qu'elle les voit comme cela. Cela lui réchauffe le cœur. Elle se retourne vers la visiteuse de l'IUFM et sa tutrice, confiante, radieuse. Elle se retrouve face à deux visages soucieux, à la mine atterrée...
"Bon, nous allons procéder à l'entretien", soupire la formatrice. Inquiète, Profette s'assoit face aux deux femmes. En quelques secondes, sans même s'en rendre vraiment compte, elle passe de l'autre côté de la barrière : de prof, elle devient élève. Une élève qui va manifestement devoir rendre des comptes, pas être encouragée à progresser. Une élève immédiatement mise en accusation.
"Alors, en vue d'ensemble, nous dirons que le gros souci qui vous concerne, c'est votre total manque de maîtrise des outils pédagogiques..." Le ton est lancé, l' "entretien" va se poursuivre pendant 30 mn, pendant lesquelles la formatrice va systématiquement pointer du doigt les défauts de Profette. Des défauts que Profette ne se connaissait pas, des défauts qui ne lui paraissaient pas si graves, des défauts qu'elle croyait pardonnables car dûs à son inexpérimentation, etc... En tout cas, elle ne s'attendait pas à ce déluge de critiques et, perdue, elle adresse un regard affolé à sa tutrice, cherchant son aide. D'autant que la visiteuse s'est lancée dans une critique du contenu du cours, or ce contenu est directement imputable à Ste Tutrice. Mais Ste Tutrice est bien trop occupée à opiner de la tête, s'alignant symbiotiquement avec la formatrice. Courageusement, Profette essaie d'expliquer le profil de la classe, et, à nouveau, elle quémande du regard le soutien de sa tutrice. Celle-ci, qui commence à être embarrassée de la critique assassine de Profette, tente de confirmer les efforts des élèves et les progrès de la classe. "Ah mais je reconnais bien volontiers qu'il y a un bon climat entre vous et vos élèves, c'est même la seule chose que vous ayez réussi à démontrer aujourd'hui, Mademoiselle. Mais le contenu de votre cours est par trop insuffisant. Où sont vos objectifs, où est l'interaction entre les élèves, le "classroom English" ? Vos élèves ne sont même pas capables d'aligner deux phrases correctes en anglais", ajoute-t-elle dédaigneusement...
Sonnée...
Profette est sonnée après cette visite.
Elle ne sait plus du tout où elle en est. Comment son intuition et le regard de la formatrice peuvent-ils différer à ce point ? Comment
faire pour arriver à ce que l'on attend d'elle ? Car, ne nous leurrons pas, aucun conseil pratique n'est venu étayer l'entretien... C'est bien joli de critiquer, mais finalement, rien de concret
ne ressort de cette visite, rien n'est mis en place pour l'aider, la pauvre stagiaire en péril...
Petit à petit d'ailleurs, la colère, salvatrice, envahit Profette.
Elle va grossir, s'enfler, et c'est grâce à elle que Profette va trouver sa voie... Dans la rebellion.
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