C'était insupportable…
L'attente, l'espoir à chaque fois que le site s'affichait, pour aussitôt être déçu devant la page blanche des résultats…
Mieux valait finalement recevoir sa réponse par courrier : une enveloppe dans le tas de lettre, dont on reconnaît l'en-tête et ça y est, la réponse est là… Bien sûr elle aurait de toute façon guetté le facteur, et elle aurait sûrement tremblé avant d'ouvrir la lettre, mais au moins il n'y aurait pas eu ces pics de stress qui s'enchaînaient les uns aux autres… Et il n'était que 10h du matin…
Sur le bureau, des tasses à moitié vides, certaines avaient déjà servi deux fois. Elle ne savait plus trop ce qu'elle avait pris, thé, tisanes, tout y était passé, et même un citron chaud pour essayer de se calmer un peu… Mais il aurait fallu bien plus que du citron pour y arriver… Tiens c'était une idée ça, et si elle se faisait un grog, pour voir ? Au moins elle serait occupée 5mn…
Mais rien à faire, l'écran la narguait, elle était droguée à la page qu'elle réactualisait sans cesse…
Le téléphone était débranché car elle savait que dès que les résultats seraient parus, qu'ils soient bons ou non, elle recevrait les coups de fil de la famille, des copains, des autres candidats… Et non, il lui fallait des minutes à elle pour après, soit pour savourer la joie… soit pour pleurer devant son année gâchée…
Une année à étudier des livres tellement en détail qu'au final on en a perdu la substance, à lire des ouvrages dans lesquels des "critiques" se sont épanchés et ont livré leur analyse en des termes si pointus qu'il faut les lire le dictionnaire dans l'autre main (et ce n'est pas chose facile, le dictionnaire étant lourd et peu pratique à transporter dans les transports en commun), à plancher sur des dissertations durant des heures pour qu'au final les douze pages soient rendues avec trois mots corrigés et un 2 lapidaire, à refuser les sorties parce qu'on a pris du retard dans ses lectures, bref, à vivre une vie de recluse… peut-être pour rien…
Sûrement pour rien… A attendre les résultats, le doute se fait plus fort et la raison nous crie : "il y aura tellement peu de reçus, pourquoi toi ? Tu le sais bien que tu as raté l'épreuve de dissert', et que tout le reste n'était pas terrible, c'est fichu, n'y crois pas, ça va être trop dur après…"
Oui mais… zut, elle avait travaillé dur quand même, elle en avait des connaissances et puis elle avait pris du recul par rapport à son échec de l'an passé… Car elle avait déjà échoué l'année d'avant, et ce, dès les écrits… Une sacrée claque car la bonne élève qu'elle avait toujours été ne s'attendait pas du tout au jugement impitoyable du jury… Eh oui, mademoiselle, ce n'est pas un diplôme, c'est un concours, et il y en a eu de meilleurs que vous aujourd'hui…
Et voilà, déjà une année de perdue, un prêt étudiant dont l'échéance de remboursement se rapprochait, l'humiliation, oui, humiliation devant son échec, tout cela, elle l'avait déjà vécu…
Et elle s'était battue deux fois plus cette année, elle avait vraiment mis les bouchées doubles pour que cela n'arrive pas à nouveau… Elle y avait cru jusqu'au bout.
Mais là, elle n'était plus sûre de rien…
Nadine lui avait dit, pourtant, "ne reste pas chez toi, sors, viens on va aller faire du shopping, un cinoche, n'importe quoi…" Mais non, il lui fallait être là et VOIR les résultats s'afficher. Certainement une tendance masochiste.
Allez, encore un clic et s'il n'y avait rien de nouveau, elle allait nettoyer toutes ces tasses et elle s'interdirait de revenir à l'ordinateur durant les quinze prochaines minutes.
Eh là, mais il y a quelque chose de nouveau sur le site de Publinet… Ca bouge, ça y est…
Le cœur battant à tout rompre, elle clique frénétiquement : ça y est, les résultats viennent de tomber… Mais où, où est-elle ? Elle a beau cliquer et cliquer encore, seulement deux pages de noms sont affichés… Et elle ne figure sur aucune…
"Mais ce n'est pas possible, ce ne sont pas seulement les candidats en A et en B qui ont été pris", gémit-elle à voix haute ! Capucin sursaute sur le coussin à côté.
Une minute puis deux se passent. Rien… Seules les deux premières initiales ont été rentrées ou affichées et l'attente devient pire encore… Et plus question d'aller se faire une tisane, là, ça peut tomber d'une minute à l'autre…
Impossible de rester calmement assise à l'ordinateur, elle se lève brusquement et se met à faire les cent pas. Capucin, pourtant si compréhensif d'habitude, se lève aussi, prend cet air agacé qu'ont parfois les chats, et sort de la pièce. Non c'est vrai, aujourd'hui c'est intenable, impossible de dormir tranquillement avec une tension pareille dans la pièce.
C'est alors que tout s'enchaîne… Comme par magie, toute la liste s'affiche et curieusement c'est sa main qui s'arrête. L'angoisse la reprend toute entière, les larmes sont déjà là, prêtes à couler…
Plus qu'un clic et ça y est, c'est sa lettre qui défile… C'est difficile de lire avec les yeux embués, elle a du mal, hésite, lit un nom… Le relit…
C'est le sien.
C'est le sien !
Un hurlement de joie, les larmes qui coulent, le sourire, oh, un si grand sourire qu'il lui semble qu'elle va éclater…
A cet instant, Profette est fière, si fière, et heureuse, tellement heureuse : ça y est, elle est professeur.
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